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Publié : 3 juillet

Cent vingt et unième journée de confinement, précisément

Cent vingt et unième journée de confinement, précisément.

Comme à mon habitude, qui était devenue à ce point robotique, je descendais les étages vers la cuisine, peu conscient de l’heure, ou du jour que l’on était. Seuls les écrans, que je regardais béat jour et nuit en recherche de divertissement, m’aidaient à me repérer.

Aujourd’hui, l’atmosphère semblait légèrement différente ; pas un bruit ne se faisait entendre à travers la grande porte du salon. Seul un léger grésillement, des paroles robotiques, peu audibles parvenaient à mes oreilles. Celui de la télévision allumée.

L’horloge de la cuisine pointait dix heures du matin. « C’est étrange, personne n’allume le téléviseur à cette heure-ci », me dis-je. Me dirigeant vers le salon, je fis de mon mieux pour éviter le craquement des planches de bois sous mes pieds, de peur de déranger quiconque était dans la pièce.

La voix se fit de plus en plus claire, au fur et à mesure que je me rapprochais ; une fois devant la porte, je reconnus le locuteur. Le président avait commencé son discours, et je n’étais pas prévenu. Tant pis : je recherchai des informations dans le navigateur de mon téléphone, et appris, choqué, la nouvelle. La courbe des personnes infectées s’était aplatie, et semblait constante depuis trois semaines. C’était donc la fin officielle du confinement.

J’ouvris la porte brusquement, étant trop préoccupé par la nouvelle annonce pour prêter attention au grincement émis par les joints rouillés. Ma famille entière, assise devant l’écran, se tourna vers moi avec une certaine désapprobation dans leurs yeux. « On t’avait pourtant prévenu, et tu es descendu bien en retard, on t’a attendu pendant tout ce temps », me sermonnèrent-ils. Il est vrai, j’allais dormir bien trop tard en ce moment, mais cela ne faisait pas une grande différence, ayant appris tout de même l’information principale.
« Alors, on va où aujourd’hui ? », demandai-je, cherchant à détourner la conversation. « Nulle part - répondit mon père ennuyé - on reste ici, et on travaille. Dois-je te rappeler que tu n’as pas envoyé un seul devoir depuis trois semaines ? »
Il est vrai, je n’étais pas le plus sérieux des élèves. Mais je comptais bien me reprendre en main après le retour en classe, annoncé pour la semaine d’après. Pour l’instant, je voulais sortir, prendre l’air et flâner dans l’herbe comme quelques mois auparavant, et non pas rester à mon bureau dans l’incompréhension devant un exercice de mathématiques.

« Mais papa… », gémis-je afin d’attendrir mon père.
« Laisse-le tranquille, il est jeune, il a encore le temps de s’amuser, une journée ne changera rien à sa quantité de travail de toute façon », répondit enfin ma mère avec humour, cédant à ma plainte.
Malgré les grognements de mon père, il se résolut enfin à me laisser partir ; cependant uniquement à la condition que je revienne avant dix-sept heures, ou je subirais trois jours de « torture scolaire », selon ses mots.

Je remontai rapidement l’escalier, courus vers ma chambre et sans réellement regarder, m’habillai, empoignai mon sac à dos et mes écouteurs et me dirigeai vers la porte d’entrée, masque sur le visage. Je ne pris même pas le temps de saluer ma famille, j’étais bien trop pressé pour rater une seule seconde de ma journée. Je cherchai mon téléphone dans ma poche, et l’allumai une seconde afin de regarder l’heure. Une heure et demie s’était écoulée depuis l’annonce. Bien que je me sentis déçu, j’avais encore du temps pour moi.

Je courus vers l’arrêt de bus, les transports en public ayant repris leur activité. Ticket en main, je montai dans ma ligne favorite afin de me rendre en ville. Les sièges étaient vides, à l’exception du mien, et de quelques employés en smoking se rendant à leur bureau en retard. Vingt minutes perdues en raison du trajet, mais c’était peu important ; j’étais déjà plus proche du but.

Une fois arrivé, je sentis l’air frais des espaces extérieurs sur mon visage. Cela m’avait grandement manqué, et j’étais heureux d’être enfin retourné à une vie en partie normale. J’avais de nombreuses choses à faire aujourd’hui.

Première destination – la boutique vestimentaire.
Je l’aperçus à peine ouverte au coin de la rue, et entrai avec impatience. Je tâtai chaque morceau de tissu, malgré les restrictions sanitaires. Je voulais essayer toutes les nouveautés, mais finalement me décidai sur deux paires de pantalons et quatre chemises en solde. A la caisse se trouvait la vendeuse que j’appréciais le moins, mais je fus tout de même poli avec elle : c’était la personne que je voyais en premier depuis la fin du confinement.
Pendant qu’elle scannait mes choix, je regardai autour de moi, scannant à mon tour les rayons et les passants, entrant et se faisant un chemin sans restriction ou distanciation. Ces moments m’étaient sortis de la mémoire après ces quelques mois de quarantaine ; ils étaient cependant si triviaux, si normaux que je n’aurais pas pu m’imaginer il y a un an que la vie serait devenue si fade.

« Monsieur, appela la voix grave et peu sympathique provenant de la caisse, vos vêtements. »
J’avais oublié ce détail, étant perdu dans mes pensées. Légèrement étourdi, je récupérai mes achats en m’excusant, et sortis de la boutique en me dépêchant. Je regardai l’heure – l’écran de mon téléphone afficha midi et demie. « Déjà ? », pensai-je, mais sans ressentir aucun regret.

Il était temps de m’acheter quelque chose à manger. Je ne m’arrêtai pourtant pas au service de restauration rapide : après quatre mois de confinement, j’avais plus que jamais envie d’un plat gastronomique, bien que cela signifiait un plus haut prix et une plus longue attente. Je marchai alors jusqu’au restaurant le plus proche, une simple brasserie de ville, peu fréquentée d’habitude, mais aujourd’hui remplie par une foule monstrueuse.
Tant pis, me dis-je, je n’avais pas le temps d’aller ailleurs.

Après m’être installé seul à une table et avoir choisi un plat, j’attendis le service, téléphone à la main. J’inspectai le nouveau contenu de mes amis sur les réseaux sociaux ; eux aussi étaient à l’extérieur, prenant des photos au parc ou devant certains monuments, le sourire aux lèvres. « Eux aussi ne vont pas beaucoup travailler aujourd’hui », pensais-je en riant.
« Monsieur, appela la voix grave du serveur, votre plat. »
Je m’étais encore fait distraire. Je remerciai le serveur, et me mis à déguster la salade que j’avais commandée. Ayant encore faim, je commandai un dessert, attendant encore, les yeux rivés sur mon écran.

C’était étrange : un de mes amis n’avait rien envoyé du tout depuis dix heures du matin. Il n’était donc pas sorti de chez lui, bien qu’il soit extraverti et aimait plus que tout se promener dans les espaces publics. Je reçus enfin un message de sa part – il était bloqué par son père, n’ayant pas travaillé un seul jour de la semaine. « Et dire que j’aurais pu subir ça, moi aussi », remarquai-je avec humour.
« Monsieur, votre dessert. »

Je regardai l’heure encore une fois : quatorze heures dépassées de vingt minutes. Je ne m’en étonnais pas, le service ayant sacrifié mon précieux temps.

Le temps restant étant assez réduit, je décidai de me promener lassement dans les bois aux alentours ; ne croisant pas un seul passant, je crus encore à une certaine liberté. En marchant, je me demandai : et si le nombre de cas commençait à recroître ? et si j’étais privé à nouveau du confort de cette liberté ?
Ennuyé par ces pensées, je me suis mis à profiter simplement du paysage et prendre quelques clichés réussis, que je montrai à mes amis, à mon tour. L’alarme des seize heures sonna, et je me remis en route vers la maison, légèrement ému par cette première journée.

Les paysages défilaient lors du trajet en bus, cette fois vide entièrement et sans bruit, à l’exception de la radio du chauffeur. J’arrivai chez moi, retirai mon masque et mes gants, remontai dans ma chambre, et me mis à travailler en silence, motivé par les évènements passés, par ce bonheur de la vie simple, mais trop souvent oublié.
J’espérai en silence qu’une deuxième vague ne nous priverait pas, de nouveau, de notre liberté.

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