Publié : 6 juillet

Aujourd’hui, quelque chose a changé

Aujourd’hui, quelque chose a changé

Aujourd’hui, quelque chose a changé. Il est dix heures. En ce dimanche de pluie, le déconfinement est enfin déclaré.
Pourtant, il m’est absolument impossible de mettre un pied dehors, tant ces quelques mois d’enfermement m’ont encombré l’esprit de toutes ces pensées que je mets d’ordinaire de côté. Depuis huit heures du matin je suis assise sur cette chaise grinçante que j’affectionne tant, et je me demande quel genre de folie j’ai réellement envie de réaliser aujourd’hui. Sortir, voir des amis ou de la famille ne sont pas le genre d’escapades qui m’enthousiasment. Je préfère rêver. Rêver, m’évader de chez moi à travers mon imagination, m’offrant ainsi la véritable liberté de vivre tous les voyages possibles. Pourquoi ne pas me donner plutôt l’opportunité de faire ces voyages en travaillant, me demanderiez-vous ? Ces voyages ne sont pas de simples déplacements à la surface du globe terrestre, ils sont spirituels, au-delà de la vision purement humaine de la société parfaite et du matérialisme excessif continuellement présents dans les mœurs actuelles et celles des anciens temps. C’est prétentieux, me rétorqueriez-vous. Et vous auriez sûrement raison. Mais aujourd’hui, en ce jour de déconfinement, je préfère m’évader ainsi.
La France se précipite ; partout, au Nord, au Sud, à bâbord comme à tribord la nation tangue, bercée par la houle de sa population retrouvant avec un plaisir et une émotion immense leur famille, leurs amis, leurs amours. La tension au sein des foyers chute. Alors pourquoi, en voyant tant de joie autour de moi, rien n’arrive à sortir mon esprit du rêve éveillé dans lequel il était plongé ? Pour moi rien n’a changé depuis hier. Je m’assois, et plonge à nouveau dans l’illusion qu’il me plaît de croire concrète ; là, je rêve.
Aujourd’hui, quelque chose a changé. Je ne rêve plus de la manière dont je rêvais hier encore. Tout n’est plus tant abstrait et indescriptible, au-dessus des relations humaines. Je pense plus concrètement : tous ces gens heureux de retrouver leurs proches ont beaucoup de chance. Ils ont des personnes qui les rendent heureux, sur qui compter. Des personnes qu’ils ne veulent pas perdre. Et moi ? Qui est-ce que j’aime retrouve ? Sur qui puis-je compter ? Qui me rend donc heureuse ? Mais surtout, qui est-ce que je rends heureux ? Ce sont, aujourd’hui, les principaux thèmes de mes réflexions.
Il est quatorze heures. Je n’ai pas mangé, je n’ai pas faim. Mes dernières pensées m’ont fait prendre conscience que mes rêves de ces derniers mois n’étaient qu’utopiques, et n’avaient de réalistes que trop peu de choses ; je suis une humaine, et reste dépendante de mes relations sociales, malgré ce que j’aime à penser. Des personnes comptent pour moi, et je compte pour eux. Des personnes me rendent heureuse, contrairement à mes réflexions. Mais est-ce qu’en réfléchissant comme je l’ai fait jusqu’à maintenant je les rends heureuses ? Est-ce qu’en prenant de la distance avec ma vie, mes proches et mes pensées humaines, est-ce qu’en me renfermant sur mes idées de bonheur solitaire, je les rends heureuses ?
La réponse est non. Il est quinze heures trente, je sors de ma maison orangée de campagne parisienne, j’enfourche mon vélo et je roule jusqu’au point de rendez-vous auquel mes amis sont déjà rendus. Mais pourquoi me sourient-ils ? Quelle chaleur dans leurs mots et leurs gestes ! Je comprends pourquoi toutes ces folles personnes courent aux quatre coins du pays retrouver les personnes qu’ils aiment ; cette dépendance sociale est peut-être un vice humain autant qu’une source unique de joie et de bonheur… J’avais oublié à quel point il était bon d’échanger ainsi des pensées, des légèretés et des beignets ; à quel point j’aimais échanger, rire et partager un repas avec les étranges individus que j’ai choisis, ou non, d’aimer.
Aujourd’hui, quelque chose a changé. Auprès des personnes qui comptent le plus pour moi, je me suis évadée de mon esprit. Aujourd’hui, je peux repartir à l’abordage de la vie, de ses dangers et de ses mille-et-un trésors. Aujourd’hui, je vis.

Copyright Diane